Trois propositions concrètes pour que le travail redevienne gagnant.
Une contribution de l’Institut des Solutions par Homéric DE SARTHE et Maxime AIACH
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Il existe une phrase que des millions de parents français répètent chaque année à leurs enfants, presque sans y penser, tant elle paraît évidente : « Travaille bien à l’école, et tu pourras choisir plus tard un métier dans lequel tu t’épanouiras. »
Regardons ceux qui réussissent. Le joueur qui soulève la coupe à Roland-Garros, le footballeur acclamé un soir de finale, le concertiste qui fait taire une salle entière, l’écrivain qu’on relit des décennies plus tard, le chef qui décroche ses étoiles, l’entrepreneur qui bâtit une entreprise, le dirigeant qui la redresse : aucun n’y est parvenu par le seul talent. Tous, sans exception, ont derrière eux des milliers d’heures de travail acharné, d’échecs recommencés, de gestes répétés jusqu’à la maîtrise. Les chercheurs ont donné un nom à cette loi, la « pratique délibérée », et un ordre de grandeur souvent cité : environ dix mille heures pour maîtriser véritablement un art ou un métier.(^1) Cela n’a rien de nouveau, ni rien de spécifiquement français : il en va ainsi partout dans le monde, et depuis des siècles, dans le sport, la musique, la cuisine, les sciences comme dans l’entreprise. Le travail est le chemin obligé de tout accomplissement.
Et l’on touche déjà, ici, à ce que ce texte montrera avec la pyramide de Maslow : ces milliers d’heures ne servent pas seulement à gagner sa vie, à financer la base de la pyramide. Elles sont le chemin même vers ses sommets, l’estime de soi et la réalisation. L’effort n’est pas le prix à payer pour accéder un jour à la passion : il est la passion en train de se construire. Raison de plus pour réhabiliter la valeur du travail auprès de nos enfants — et, en retour, pour exiger qu’il paie toujours celui qui le fournit.
Cette phrase n’est pas anodine. Elle résume, en une formule, tout le contrat que la nation passe avec chacune de ses générations. Une école qui transmet les savoirs et ouvre les possibles. Un travail qui, au terme du chemin, permet de vivre dignement, de se réaliser et de contribuer à quelque chose de plus grand que soi. Apprendre, puis s’accomplir. C’est le moteur silencieux d’une société qui croit en l’avenir.
Mais cette promesse n’a de sens qu’à une condition : que le travail paie réellement. Qu’au bout de l’effort, celui qui se lève chaque matin se sente gagnant. Qu’il puisse regarder son bulletin de salaire, puis le coût de la vie, et se dire que son travail a un sens économique autant qu’humain.
Or c’est précisément là que le doute s’installe. Nous continuons de faire la promesse à nos enfants, mais nous savons, au fond, qu’une partie du contrat s’est délitée. La France a peu à peu désappris à récompenser le travail. Et si nous ne le réparons pas, c’est la promesse elle-même qui devient un mensonge. Un mensonge que nos enfants finiront par nous reprocher.
Cet article propose de regarder ce problème en face, sans posture ni démagogie, avec une boussole simple : les besoins concrets des Français. Pour cela, nous nous appuierons sur un outil que tout le monde connaît, la pyramide des besoins de Maslow, parce qu’elle dit une chose essentielle et trop souvent oubliée du débat public : avant de parler de réalisation de soi, il faut d’abord manger, se loger, se sentir en sécurité.
La pyramide de Maslow : une grille de lecture du travail
Le psychologue américain Abraham Maslow a proposé, au milieu du XXᵉ siècle, de représenter les besoins humains sous la forme d’une pyramide. À la base, les besoins physiologiques : manger, boire, dormir, se chauffer. Juste au-dessus, le besoin de sécurité : un toit, un revenu stable, la protection contre les accidents de la vie. Puis viennent l’appartenance et le lien social, l’estime et la reconnaissance, et enfin, au sommet, la réalisation de soi.
L’intérêt de cette pyramide, pour notre sujet, est qu’elle décrit exactement ce que le travail apporte à un individu, et dans quel ordre.
Le travail, d’abord, nourrit. Il finance la base de la pyramide : le logement, la nourriture, l’énergie, les besoins vitaux. C’est sa fonction la plus immédiate et la moins discutable.
Le travail, ensuite, sécurise. Un emploi, c’est un revenu régulier, une protection sociale, des droits à la retraite qui se construisent, la capacité de se projeter, d’emprunter, de fonder une famille. C’est le deuxième étage de la pyramide.
Mais le travail ne s’arrête pas là, et c’est ce que l’on oublie trop souvent quand on le réduit à une simple source de revenu. Le travail crée du lien : des collègues, une équipe, un sentiment d’utilité partagée. Il nourrit l’estime de soi : la fierté du travail bien fait, la reconnaissance d’un client, d’un patron, d’un pair. Et il permet, au sommet, la réalisation de soi : exercer un métier que l’on a choisi, exprimer un talent, transmettre un savoir-faire, bâtir quelque chose qui nous dépasse.
Voilà ce que nous promettons à nos enfants quand nous leur disons de bien travailler à l’école : non pas seulement de quoi survivre, mais l’accès à toute la pyramide. Le travail comme chemin vers une vie pleine.
Le problème, c’est que ce chemin est aujourd’hui semé d’obstacles que nous avons nous-mêmes posés. Et le plus lourd d’entre eux est fiscal.
L’école : le premier maillon de la promesse
Avant de parler du travail, il faut dire un mot de ce qui le précède : l’école. Car la phrase que nous adressons à nos enfants articule deux moments. D’abord « travaille bien à l’école », ensuite « tu choisiras un métier ». Le second n’a de valeur que si le premier tient ses engagements.
Or là aussi, le doute s’est insinué. Les parents sentent confusément que le diplôme ne garantit plus ce qu’il garantissait autrefois, et que l’école, malgré le dévouement de ses enseignants, ne joue plus aussi bien son rôle d’ascenseur. Les comparaisons internationales sur les acquis des élèves, le sentiment d’un niveau qui s’érode en mathématiques comme en français, l’angoisse des familles devant l’orientation : tout cela compose un climat où la première moitié de la promesse vacille en même temps que la seconde.
Ce n’est pas notre sujet principal ici, mais il serait malhonnête de l’ignorer. Si nous voulons que nos enfants croient à la valeur du travail, il faut que l’école leur donne d’abord les armes pour choisir leur métier, et non subir une orientation. Il faut aussi en finir avec une hiérarchie absurde qui dévalorise les filières professionnelles et techniques, alors que ce sont précisément les métiers manuels, industriels et artisanaux qui manquent cruellement de bras et qui offrent, souvent, les plus belles trajectoires d’épanouissement et de réussite. Réhabiliter le travail, c’est aussi réhabiliter tous les travaux, y compris ceux que l’on a trop longtemps regardés de haut.
La promesse est donc une chaîne : une école qui forme et qui oriente justement, puis un marché du travail qui récompense l’effort. Si l’un des maillons cède, toute la chaîne lâche. Nous nous concentrons ici sur le second, parce que c’est là que le défaut est le plus criant et le plus mesurable. Mais nous n’oublions jamais le premier.
Ce que la France prélève sur le travail
Posons les chiffres, calmement, parce que la vérité vaut mieux que l’approximation.
Chaque année, l’OCDE mesure ce qu’elle appelle le « coin fiscal » : la part du coût total du travail qui part en impôts et cotisations sociales, avant d’arriver dans la poche du salarié. C’est une mesure rigoureuse, comparable d’un pays à l’autre.
Pour un célibataire rémunéré au salaire moyen, le coin fiscal français atteignait 47,2 % en 2025. En clair : sur 100 euros que coûte un salarié à son employeur, environ 47 partent en prélèvements, et un peu moins de 53 reviennent au salarié sous forme de salaire net et d’avantages. La France se classe ainsi au troisième rang des 38 pays de l’OCDE, juste derrière la Belgique (52,5 %) et l’Allemagne (49,3 %). (^2)
Ce niveau n’est pas une fatalité comparative : la moyenne de l’OCDE se situe autour de 35 % pour ce même cas type. (^3)Autrement dit, un salarié français laisse à la collectivité une part de son travail nettement supérieure à celle d’un salarié de la grande majorité des pays développés.
Il faut être précis sur un point, car la rigueur fait notre crédibilité : ce taux varie selon la situation familiale. Une famille avec deux enfants et un seul revenu bénéficie d’un taux sensiblement plus faible, grâce à la politique familiale. Le chiffre de 47,2 % décrit le célibataire sans enfant, c’est-à-dire, bien souvent, le jeune actif qui entre sur le marché du travail, celui-là même à qui nous avons fait la promesse de l’épanouissement par l’effort.
À ces prélèvements directs s’ajoutent tous les autres : la TVA sur chaque achat, les taxes sur l’énergie, sur le carburant, la fiscalité locale. Lorsqu’on additionne l’ensemble, la France figure depuis des années parmi les pays au taux de prélèvements obligatoires le plus élevé du monde, autour de 43 % du PIB. (^4)
Que finance cette ponction ? Pour une large part, des dépenses légitimes et nécessaires : l’école, l’hôpital, la sécurité, les retraites, la justice. Personne de sérieux ne propose d’y renoncer. Mais une autre part, considérable, finance la redistribution, c’est-à-dire le transfert de revenus de ceux qui travaillent vers ceux qui ne travaillent pas, ou pas assez. Et c’est ici que se loge le vrai débat, celui que les responsables politiques contournent depuis trente ans.
La question que personne n’ose poser
La voici, sans détour : est-il normal que celui qui travaille ne se sente pas davantage gagnant que celui qui ne travaille pas ?
Reformulons-la avec la pyramide de Maslow. Pour un nombre croissant de Français modestes, le calcul est devenu décourageant. Reprendre un emploi, c’est gagner quelques dizaines ou centaines d’euros mais c’est aussi perdre des aides, payer la garde des enfants, le transport, et voir une partie du gain repartir en prélèvements. Au total, l’effort supplémentaire ne se traduit pas par une amélioration nette de la vie. La base de la pyramide, manger et se loger, est à peu près garantie qu’on travaille ou non. Alors pourquoi se lever ?
Les économistes appellent cela les « trappes à inactivité » : ces situations où le retour à l’emploi rapporte si peu, une fois les aides perdues et les coûts ajoutés, qu’il devient économiquement irrationnel de travailler. L’OCDE elle-même documente que, dans certains pays, le retour à l’activité s’accompagne d’un taux marginal d’imposition effectif supérieur à 30 %, ce qui décourage la reprise, en particulier à temps partiel. (^5)
Ce n’est pas une critique des personnes. C’est une critique du système. Nous avons construit, avec les meilleures intentions du monde, une mécanique qui punit l’effort et rend l’inactivité raisonnable. Et nous nous étonnons ensuite que la « valeur travail » s’effrite.
Disons-le clairement, car c’est notre conviction profonde : un système juste est un système dans lequel celui qui travaille est gagnant, et dans lequel celui qui choisit de ne pas travailler ne peut pas se retrouver dans une situation équivalente. Non par punition, mais par cohérence. Si l’effort et le non-effort mènent au même résultat, alors le mot « effort » n’a plus de sens et la promesse que nous faisons à nos enfants devient creuse.
Le filet, pas le hamac
Il faut ici dissiper un malentendu que nos adversaires ne manqueront pas d’agiter. Réhabiliter le travail, ce n’est pas démanteler la solidarité. C’est la recentrer.
La solidarité nationale est une grande et belle chose. Elle doit protéger, pleinement et sans réserve, ceux qui traversent un accident de la vie : la maladie, le handicap, le grand âge, la perte d’emploi subie, l’accident, le deuil. Pour ces situations, le filet de sécurité doit rester solide, généreux, sans suspicion. C’est l’honneur d’une nation que de ne laisser personne tomber.
Mais une protection conçue pour amortir une chute ne doit pas se transformer en mode de vie durable et confortable pour ceux qui, par choix, renoncent à contribuer alors qu’ils le pourraient. C’est toute la différence entre un filet, qui vous rattrape et vous aide à vous relever, et un hamac, dans lequel on s’installe.
Cette distinction n’a rien de théorique. Elle correspond à des dispositifs concrets que la France a su construire et qu’il faut conforter. La prime d’activité, par exemple, créée en 2016, complète les revenus des travailleurs modestes précisément pour que le travail reste plus intéressant que l’inactivité : c’est un levier intelligent contre la pauvreté laborieuse. De même, plusieurs pays ont mis en place une dégressivité progressive des aides, qui permet de cumuler temporairement revenu du travail et prestations, afin d’éviter les effets de seuil brutaux et de rendre toujours payante la reprise d’activité. (^6)
La voie est donc claire : alléger les prélèvements qui pèsent sur le travail, pour que chaque heure travaillée rapporte davantage à celui qui la fournit. Et, en contrepartie assumée, cibler plus rigoureusement la redistribution sur ceux qui en ont réellement besoin, plutôt que de l’étaler indistinctement. Moins de prélèvements sur le travail signifie, mécaniquement, une redistribution plus resserrée. Nous ne le cachons pas : nous l’assumons. Car c’est le prix d’une société qui remet le travail au centre.
Le travail n’est pas qu’un revenu
On caricature parfois notre propos en le réduisant à une affaire d’argent : payer moins de charges, gagner plus net. C’est vrai, mais c’est très insuffisant. Si nous tenons tant à la valeur travail, c’est parce que le travail est bien davantage qu’une fiche de paie.
Revenons une dernière fois à la pyramide de Maslow, mais en remontant cette fois vers son sommet. Un emploi ne fait pas que financer le logement et les courses. Il inscrit chacun dans un collectif. On y noue des relations, on y trouve une place, on cesse d’être seul face à ses difficultés. Combien de personnes, à la retraite ou au chômage, décrivent d’abord la perte du lien, des collègues, du sentiment d’être attendu quelque part le matin ? Le travail répond au besoin d’appartenance, troisième étage de la pyramide.
Il répond aussi au besoin d’estime. Le travail bien fait procure une fierté que rien ne remplace : celle de l’artisan qui livre un ouvrage, du soignant qui a tenu sa journée, de l’entrepreneur qui a sauvé son entreprise, de l’ouvrier qui maîtrise son geste. Cette fierté n’est pas un supplément d’âme : elle est un besoin humain fondamental. Une société qui prive massivement ses membres de cette fierté en les maintenant dans l’inactivité, même indemnisée, les abîme bien au-delà de leur portefeuille.
Et au sommet, le travail ouvre la réalisation de soi : exercer le métier que l’on a choisi, exprimer un talent, apprendre toute sa vie, transmettre. C’est exactement ce que nous promettons à nos enfants quand nous leur parlons d’un métier « dans lequel tu t’épanouiras ». Nous ne leur promettons pas seulement de quoi vivre. Nous leur promettons une vie qui a du sens.
Voilà pourquoi l’inactivité subie ou installée est une tragédie qui ne se mesure pas seulement en euros. Elle prive les personnes de l’accès aux étages supérieurs de la pyramide. Elle abîme l’estime de soi, dissout le lien social, ferme l’horizon. Réhabiliter le travail, ce n’est donc pas une politique comptable. C’est une politique profondément humaine. Peut-être la plus humaine de toutes.
Trois visages d’une même réalité
Les chiffres parlent, mais ils restent abstraits tant qu’on ne leur donne pas de visage. Prenons-en trois, ordinaires, que chacun reconnaîtra.
Il y a d’abord Léa, vingt-trois ans, qui vient de décrocher son premier emploi après des études qu’elle a menées sérieusement, exactement comme on le lui avait demandé. Sur son contrat, un salaire qui paraît correct. Sur son compte en banque, une somme bien plus modeste, amputée de près de la moitié de ce qu’elle coûte à son employeur. Léa ne comprend pas toujours pourquoi. Elle constate simplement que travailler dur ne suffit plus à se loger décemment dans sa ville, ni à se projeter. La promesse qu’on lui avait faite enfant lui semble, sur le moment, une promesse non tenue.
Il y a ensuite Thomas, quarante ans, qui a perdu son emploi et hésite à en reprendre un, plus modeste, plus loin de chez lui. Il fait ses comptes, honnêtement. Entre le salaire proposé, les aides qu’il perdrait, les frais de transport et de garde, le gain net se réduit à presque rien et parfois à une perte. Thomas n’est pas un profiteur. C’est un homme qui calcule, comme n’importe qui le ferait, et que le système met face à un choix absurde : se fatiguer pour ne pas gagner plus. Le problème n’est pas Thomas. Le problème est la mécanique qui a rendu son inactivité rationnelle.
Il y a enfin Madame Michu, comme nous l’appelons affectueusement. Cette Française de bon sens qui n’est ni économiste ni militante, mais qui observe. Elle voit ses enfants peiner, ses impôts grimper, ses services publics se dégrader malgré tout ce qu’elle paie. Elle entend les promesses des uns et des autres et n’y croit plus guère. Ce qu’elle demande n’est pas compliqué : que le travail paie, que l’effort soit récompensé, que la solidarité aille à ceux qui en ont vraiment besoin, et qu’on cesse de la prendre pour une imbécile en lui cachant la vérité des comptes.
Léa, Thomas et Madame Michu ne demandent pas la lune. Ils demandent de la cohérence. Ils demandent que le pays redevienne un endroit où il vaut mieux travailler que ne pas travailler, pour soi, et pour les autres. C’est exactement ce que nous proposons.
Le courage contre la peur
Nous connaissons d’avance l’objection. Dès que l’on porte ce discours, une partie de ceux qui pensent y perdre se braque. La crispation monte, parfois la colère, et la peur s’installe. La peur du déclassement, la peur de l’avenir, la peur du changement. Cette peur est réelle, et il serait méprisant de la balayer.
Mais à cette peur, il n’existe qu’une seule réponse digne : le courage. Le courage de dire la vérité aux Français, plutôt que de leur raconter ce qu’ils ont envie d’entendre. Le courage d’expliquer qu’une nation ne peut pas distribuer durablement plus de richesses qu’elle n’en produit. Le courage de rappeler que chaque euro redistribué a d’abord été gagné par quelqu’un qui s’est levé pour aller travailler.
Ce courage fait aujourd’hui défaut. Trop de responsables politiques, à droite comme à gauche, préfèrent la facilité de la promesse à la rudesse de la vérité. Ils ajoutent une aide, une exception, une dépense, sans jamais oser dire d’où vient l’argent. Et pendant ce temps, le pays décroche, l’impôt augmente, et la confiance s’érode.
Le monde a changé. La mondialisation, le numérique, les transitions écologique et démographique bousculent tout. Les Français le sentent, et ils ont raison d’être inquiets. Mais l’inquiétude n’appelle pas l’immobilisme : elle appelle des décisions. Les Français ne demandent pas qu’on les berce. Ils demandent qu’on les respecte assez pour leur dire la vérité, et qu’on agisse.
La mémoire du chômage de masse
Pour mesurer ce qui est en jeu, il faut un peu de mémoire. Beaucoup de nos concitoyens les plus jeunes n’ont jamais connu autre chose qu’un chômage installé, et ont fini par le croire normal. Il ne l’est pas.
La France a basculé dans le chômage de masse entre le milieu des années 1970 et la fin des années 1980. Le nombre de chômeurs y est passé d’environ 700 000 à plus de 2,3 millions, et le taux de chômage a été multiplié par trois, grimpant de 3 % à près de 9 %. (^7) Il a atteint un pic autour de 10,5 % en 1987 (^8) puis n’est jamais durablement redescendu sous la barre des 7,5 % depuis. Quarante ans plus tard, il oscille toujours autour de 7 à 8 %. (^9)
Ces chiffres racontent une histoire douloureuse : celle d’une génération entière qui a appris à vivre avec la peur de ne pas trouver de travail, ou de le perdre. Cette peur a marqué les esprits, façonné les comportements, nourri un certain fatalisme. Et elle a coûté cher : à ceux qui sont restés au bord du chemin, mais aussi à toute la collectivité, qui a dû financer cette inactivité subie.
Personne, absolument personne, n’a envie d’y revenir. C’est justement pourquoi il faut agir avant que la situation ne se dégrade à nouveau. Le chômage est d’ailleurs reparti à la hausse ces dernières années. (^9) Redonner de la valeur au travail, c’est la meilleure assurance contre le retour de cette peur. Un pays où le travail paie, où l’effort est reconnu, où l’on peut gravir les étages de la pyramide grâce à son mérite, est un pays qui crée de l’emploi plutôt que de la dépendance.
Des solutions concrètes
Le diagnostic est posé ; il reste à le réparer. Critiquer sans proposer serait retomber dans le travers que nous dénonçons. Nous avançons donc trois propositions concrètes, sobres dans leur énoncé mais exigeantes dans leurs effets. Toutes découlent d’un même principe, qui est la colonne vertébrale de ce texte : celui qui travaille doit toujours être gagnant. Non pas comme un slogan, mais comme une règle vérifiable, euro après euro, heure après heure.
Première proposition : que chaque heure travaillée rapporte
La première mesure s’attaque au cœur du problème : la mécanique qui, aujourd’hui, peut rendre la reprise d’un emploi économiquement perdante. Le système français superpose des dizaines de prestations : RSA, aides au logement, prime d’activité, aides locales… dont chacune obéit à ses propres seuils. Le résultat est connu des économistes : sur certaines tranches de revenu, chaque euro gagné par le travail s’accompagne d’une perte presque équivalente d’aides, si bien que le taux marginal effectif d’imposition peut atteindre, pour les bénéficiaires de minima sociaux, jusqu’à 100 % avant correction. L’OCDE elle-même observe qu’un retour à l’activité partielle se heurte fréquemment à un taux supérieur à 30 %, suffisant pour décourager l’effort. (^10)
Notre proposition est simple à formuler, exigeante à mettre en œuvre : garantir qu’aucune heure travaillée ne fasse jamais baisser le revenu disponible. Concrètement, cela suppose de refondre l’entrelacs des aides en une allocation sociale unique, à dégressivité progressive et lissée, qui se réduit doucement à mesure que le revenu d’activité augmente, au lieu de s’effondrer par paliers brutaux. La prime d’activité, créée en 2016, a déjà ouvert cette voie ; il s’agit de la généraliser et de l’étendre à l’ensemble des prestations. Plusieurs de nos voisins l’ont fait avec succès, en autorisant le cumul temporaire du revenu du travail et d’une partie des prestations. Reprenons la pyramide de Maslow : tant que la base (manger, se loger) est garantie de manière identique que l’on travaille ou non, l’incitation à gravir les étages supérieurs s’évanouit. Rendre le travail toujours payant à la marge, c’est rouvrir l’ascension vers l’estime de soi et la réalisation que l’inactivité installée referme.
Deuxième proposition : un chômage plus juste, plutôt qu’un rabot aveugle
La deuxième mesure concerne l’assurance chômage, mais elle exige d’abord de la lucidité sur les chiffres, car c’est notre exigence de vérité. Contrairement à une idée répandue, la France ne se distingue pas par la durée de son indemnisation : depuis 2023, celle-ci a déjà été réduite de 25 %, à dix-huit mois pour les moins de cinquante-trois ans, soit un niveau comparable à celui de l’Allemagne. Là où notre régime fait figure d’exception, c’est par son plafond : l’allocation maximale peut atteindre 8 826 euros par mois, l’un des niveaux les plus élevés d’Europe avec la Suisse, quand l’allocation moyenne réellement versée n’est que de 1 031 euros, et que 0,14 % seulement des allocataires perçoivent ce maximum.(^11)
Plutôt qu’un rabot uniforme sur la durée, présenté à tort comme un gain de pouvoir d’achat, nous proposons de recentrer l’effort sur le haut du barème, par une dégressivité accrue des indemnités les plus élevées, et de réinvestir massivement dans l’accompagnement vers l’emploi, dont toutes les études montrent qu’il est le levier le plus efficace du retour à l’activité. Soyons honnêtes sur un point que les responsables politiques taisent trop souvent : raccourcir la durée d’indemnisation n’augmente pas mécaniquement le salaire net. La cotisation chômage ne pèse qu’une faible part du coût du travail, et les économies réalisées servent aujourd’hui d’abord à éponger la dette de l’assurance chômage (près de 59,5 milliards d’euros) et à compenser les quelque 12 milliards prélevés par l’État sur le régime entre 2023 et 2026. (^12) La réforme du chômage se justifie par l’incitation et la soutenabilité, non par une promesse de fiche de paie qu’elle ne tiendrait pas. Le dire, c’est respecter les Français.
Troisième proposition : moins de guichets, plus de clarté
La troisième mesure est peut-être la plus immédiatement parlante pour Madame Michu. Notre système d’aide est devenu illisible : plus de dix acteurs publics et privés interviennent sur le seul champ de l’emploi, de la formation et de l’insertion, chacun avec ses guichets, ses formulaires et ses délais. Cette complexité a un double coût. D’un côté, elle nourrit le non-recours : entre 20 et 30 % des personnes éligibles ne demandent pas les aides auxquelles elles ont droit, faute de s’y retrouver. De l’autre, elle ouvre la porte aux abus et complique la lutte contre la fraude. (^13)
Nous proposons un choc de simplification : un guichet unique réellement intégré, adossé à l’allocation sociale unique évoquée plus haut, dont les montants s’ajustent automatiquement et en temps réel grâce au croisement des données. Un système lisible est un système plus juste, car il sert mieux ceux qui en ont besoin, et plus efficace, car il coûte moins cher à gérer et résiste mieux à la fraude. C’est aussi la condition pour que l’allègement des charges aille là où il est le plus utile : non pas dispersé, mais concentré sur les salaires intermédiaires, entre 1,2 et 2,5 fois le SMIC, là où se jouent à la fois l’emploi et la progression des rémunérations. (^14) Aucune de ces trois mesures ne retire quoi que ce soit à ceux que la vie a frappés. Toutes récompensent l’effort. C’est, exactement, la différence entre le filet et le hamac.
Ce que nous devons à nos enfants
Revenons à eux, puisque c’est pour eux que nous écrivons.
Nos enfants n’hériteront pas seulement d’un patrimoine ou d’une dette. Ils hériteront d’un état d’esprit. Soit nous leur transmettons l’idée que le travail est une contrainte dont on peut s’exonérer, une corvée que l’on subit en attendant mieux. Soit nous leur transmettons l’idée que le travail est un chemin, le chemin par lequel on se nourrit, on se sécurise, on se relie aux autres, on se fait estimer et, finalement, on se réalise. Toute la pyramide.
Réhabiliter le travail, ce n’est pas glorifier la peine pour elle-même. C’est rendre à l’effort sa juste récompense. C’est faire en sorte que le jeune qui a bien travaillé à l’école, comme nous le lui avions demandé, trouve à l’arrivée un système qui tient parole : un travail qui lui permet de vivre mieux que s’il n’avait rien fait. C’est rendre aux Français la fierté de leur contribution, et le sentiment, devenu rare, que leur pays récompense ceux qui le font tourner.
Cela exige des choix concrets, que nous porterons dans nos propositions : alléger durablement la fiscalité qui pèse sur le travail ; garantir qu’une heure travaillée rapporte toujours plus qu’une heure d’inactivité ; recentrer la solidarité sur les accidents de la vie plutôt que sur l’inactivité choisie ; accompagner réellement le retour à l’emploi plutôt que de financer son contraire.
Et cela exige, surtout, du courage. Le courage de dire ces choses, de les assumer face à l’adversité, et de tenir bon quand la facilité commandera de reculer.
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Nos enfants nous regardent. Ils nous demanderont des comptes. La question n’est pas de savoir si nous avons su leur faire de belles promesses, nous savons tous le faire. La question est de savoir si nous avons eu le courage de les rendre vraies.
C’est tout l’enjeu de la valeur travail. C’est, au fond, la seule promesse d’avenir qui mérite qu’on se batte pour elle.
