Par Xavier Fontanet, co-fondateur de l’Institut des Solutions, ancien PDG d’Essilor, professeur de stratégie, chroniqueur et essayiste, auteur notamment du livre « Le grand-père et le président », actuellement disponible en librairie
Quand on regarde sur longue période, le marché financier (au moins celui qui est mesuré, Dow Jones CAC 40) croît plus vite que l’économie. Sur 200 ans, c’est 6% l’an pour le Dow Jones. Le CAC 40 depuis sa création c’est 5% par an, auquel il faut rajouter un dividende qui est de l’ordre de 1%.
Ces indices font mieux que la moyenne parce qu’ils sont constitués de sociétés ayant acquis un leadership en croissant plus vite que les autres. Ils sont, par ailleurs, constamment renouvelés avec des entreprises qui en sortent et d’autres qui rentrent parce qu’elles performent mieux. Par construction, ces indices croissent plus vite que l’économie. Chacun peut en bénéficier grâce à l’invention géniale de l’action qui permet d’y avoir accès à un coût très bas ! Rappelons aussi qu’ils sont fluctuants et subissent des hauts et des bas à l’occasion des crises et de leur sortie, d’où la crainte qu’ont nos compatriotes, très sensibles au risque, d’y investir leurs économies.
Mais sur très longue période, le résultat est là : ces indices, mesure de la performance d’un portefeuille diversifié, croissent plus vite que le PIB. On comprend que, compte tenu de notre faible connaissance en matière d’économie et de finance (déficit à combler impérativement en repensant les programmes éducatifs), il est facile d’exciter les gens contre ces horribles capitalistes qui prennent toute la valeur créée par l’économie et sont responsables de la peine du plus grand nombre. C’est sur le levier de la jalousie, renforcé par l’idée fausse du jeu à somme nulle, que se sont appuyés Zucman et Piketty.
La taxe Zucman
Tout le monde sait de quoi on parle : il s’agit de prendre chaque année 2% de la fortune des personnes qui ont plus de 100 mm€.
Message percutant : « Après tout c’est peu de choses car leur fortune croît plus vite ».
C’est aller un peu vite en besogne et ça dénote une méconnaissance pathétique du mécanisme de la création de valeur, du fonctionnement de la concurrence et de l’importance déterminante de la croissance relative.
Les personnes visées sont principalement les entrepreneurs qui ont investi la majorité de leurs biens dans l’entreprise.
Ces biens étant des actifs illiquides (usines, machines-outils, ordinateurs), la seule façon de payer la taxe c’est de tirer du dividende de leur entreprise. Le contribuable doit alors faire face à une deuxième taxation, puisque le dividende, pour devenir liquide et être transféré sur les comptes du Trésor public, doit se reprendre un 30%.
Prenons le cas d’une entreprise qui croît vite (une licorne), avec des PE élevés 30 à 50 fois les bénéfices : le dividende qu’il faut tirer pour payer la taxe est très vite de l’ordre de grandeur du résultat (voir note en bas de page). L’effet immédiat est de casser la croissance. Comme les concurrents continuent à croître et bénéficient de l’effet d’expérience, le résultat de la société s’effondre rapidement. Appliquée à une licorne, la taxe Zucman est donc mortelle : dans un marché qui croît à 20%, la durée de vie n’excède pas quatre ans.
Appliquée à une PME qui a une croissance plus faible, la taxe prendra la moitié des résultats et divisera la croissance par 2. Le même mécanisme de perte de part de marché et donc de marge va s’appliquer ; il prendra plus de temps, mais la mécanique mortelle est là aussi enclenchée.
Les tenants de la taxe objectent en disant : il y a une solution, c’est de vendre 2% du capital de l’entreprise chaque année. À qui ?… à l’État ! Que fera l’État qui a besoin de cash ? Il revendra ! Il revendra… à qui ? Au plus intéressé, un concurrent étranger qui, lui, ne paiera pas la taxe.
Voilà les propositions des gens qui ne connaissent rien à la vie de l’entreprise, qui n’y ont jamais travaillé mais à qui on confie le micro quotidiennement.
La vraie solution : L’actionnariat salarié
Il consiste à permettre au personnel d’acquérir régulièrement des actions de la société et de les conserver jusqu’à leur retraite. Les entreprises qui ont pratiqué la formule depuis longtemps ouvrent la voie. L’idée consiste à émettre chaque année 0,75% du capital à destination exclusive des salariés. Les actions émises sont achetées par les employés qui peuvent consacrer par exemple la moitié de leur bonus.
Dans ce cas de figure, on peut viser, sur la durée, des taux de 20% de possession de l’entreprise. Ceux qui auront cotisé toute leur vie de travail disposeront d’une centaine de milliers d’euros et pourront augmenter leur retraite de l’ordre de 8 000 € par an, pour fixer les idées, 33% de la retraite de l’employé moyen de cette entreprise.
Les promoteurs de la taxe Zucman expliquent qu’ils pourront tirer jusqu’à 15 milliards d’euros annuellement de cette taxe. Les expériences, notamment dans les pays scandinaves, montrent que ces taxes provoquent des exils massifs et les expériences capotent ; il suffit de se renseigner un tant soit peu pour le constater. Petite expérience de pensée : gardons ces 15 milliards. Il y a 17 millions de retraités, ça fait par an 900 € par retraité ; on voit tout de suite que les systèmes d’actionnariat salarié sont 10 fois plus intéressants que la taxe Zucman, fût-elle appliquée.
Mettons-nous dans la continuité de l’idée de l’intéressement et de la participation chères au Général de Gaulle : l’actionnariat salarié, c’est le troisième étage de la fusée. Il est beaucoup plus puissant, car le salarié bénéficie de la création à long terme (pas uniquement des résultats annuels), c’est là toute la différence ; il participe à la stratégie en tant qu’actionnaire, le patron est responsable de l’argent que lui ont confié ses employés, ça change l’ambiance ! L’expérience montre que les entreprises à fort actionnariat salarié sont plus rentables que la moyenne, donc tout le monde est gagnant.
Le choix incombe à l’entreprise et à son personnel, il y a une part de risque qu’il faut assumer, il est hors de question de l’imposer ; il faut faciliter son installation, quitte à instaurer un petit coup de pouce fiscal, mais c’est évidemment l’axe vers lequel il faut aller !
